Suite sur le phénomène Jancovici : pourquoi, par souci de cohérence, il devrait se présenter.

Comme beaucoup, j’ai lu avec intérêt l’article de Clément Jeanneau sur Jean-Marc Jancovici (JMJ pour les initiés). Si le phénomène et les problèmes qu’il soulève est bien cerné, il aurait cependant mérité une cinquième partie sur un point précis, vite évacué et presque mis au crédit de JMJ : il “ne nourrit pas d’ambitions électorales”. À ses supporters rêvant qu’il se présente, et le pressent régulièrement de le faire, il a déjà expliqué pourquoi “non c’est non”. Reste que ses arguments ne convainquent qu’à moitié. Voilà pourquoi, s’il était cohérent avec sa propre logique, ses buts et ses convictions, il devrait se présenter.

JMJ nous dit que sa seule ambition est d’éclairer et de peser dans le débat public. Ce via son activité de conseil auprès d’entreprises influentes, ses multiples tribunes et interviews, cours à Polytechnique, conférences sur le terrain largement relayées en ligne, et enfin le Shift. Or, si son but est bien de toucher et convaincre le maximum de monde, force est de constater que le vecteur le plus efficace demeure une campagne électorale. Il n’y a pas plus puissant porte-voix, grâce au large accès offert aux médias mainstream (radios, plateaux télé, etc). Et ce n’est pas comme s’il manquait des talents pour réussir à ce genre d’exercices. C’est tout l’inverse. C’est un tribun redoutable. En débat, bon nombre de ses adversaires n’en mèneraient pas large, nous en sommes tous persuadés, que nous partagions tout ou partie de son discours. Bref, si sa mission est de faire entrer dans la tête du grand public qu’une croissance matérielle infinie dans un monde fini est physiquement impossible, que “la bamboche c’est (presque) terminée”, que la décroissance n’est pas une option, qu’il faut mieux la piloter en douceur que la subir brutalement, alors une campagne est le meilleur moyen de ratisser large, jusqu’à preuve du contraire.

Mais peut-être ne souhaite-t-il pas une candidature de témoignage à la René Dumont, le candidat écologiste visionnaire mais malheureux de l’élection présidentielle de 1974, où il totalisa 1,32% des suffrages ? Peut-être considère-t-il que si l’on concourt à une élection c’est pour la gagner, que l’on n’y va pas si l’on ne pense pas avoir un minimum de chances de l’emporter. Or, cela aussi nous en sommes quasi certains, l’affaire est pliée d’avance : il perdrait dès le premier tour. La majorité ne fera pas de sitôt le grand saut dans la décroissance. Le jour n’est pas venu (et ne viendra peut-être jamais) où les classes moyennes et populaires voteront pour un candidat qui leur promet une baisse de pouvoir d’achat (sinon “du sang, du labeur, des larmes et de la sueur”…). Soit. Mais pourtant c’est bien de ce type d’implications de la décroissance nécessaire pour limiter la casse climatique et humaine, qu’il essaie de convaincre le plus grand nombre. Suivant cette finalité, il devrait se présenter, sans considération du résultat. Ce serait, quelle que soit l’issue du scrutin, une victoire pour “sa” cause : une campagne serait à n’en pas douter un formidable accélérateur de prise de conscience générale, de dissipation collective des illusions et fausses promesses de la croissance verte, véhiculées par tous les partis sans exception. Enfin, alors que nous sommes de plus en plus nombreux à être persuadés que la décroissance est la seule voie possible pour éviter le crash, n’est-il pas fâcheux et problématique que cette position n’ait aucune représentation politique, soit absente des grandes élections nationales, comme c’est le cas aujourd’hui ?

Sa candidature serait également justifiée pour une autre question de cohérence interne à son discours et à son positionnement. En effet, JMJ est étatiste, dans la pure tradition gaullienne. Il estime que la décroissance doit être planifiée et pilotée par la puissance publique. Il n’est pas que grand pédagogue, diagnostiqueur du problème, critique des politiques actuelles, il est aussi prescripteur et force de propositions. Cela se concrétise dans le plan de transition et de décarbonation de l’économie française que peaufine le Shift Project. Sauf que JMJ se plaint très régulièrement qu’aucun parti ou homme politique aux manettes ne l’écoute. Plus encore, qu’aucun ne s’engagera dans la voie de la décroissance, qui reviendrait à se faire un hara-kiri politique. Autrement dit, il propose ce qu’il estime la seule solution viable, tout en affirmant que personne ne l’appliquera. À l’instar d’un stratège de génie qui fasse à la catastrophe militaire en vue (JMJ évoque souvent le parallèle avec l’économie de guerre), a son plan pour l’éviter, mais ne trouve aucun chef pour l’endosser. Alors dans ce cas, en bonne logique, qu’est-ce que le courageux stratège est censé faire ? Il est censé y aller, chercher à être chef lui-même, pour servir son plan, puisque personne ne le servira à sa place. Évidemment, me direz-vous, cela implique d’avoir un sens certain du sacrifice de sa personne pour la bonne cause…

Il est assez facile d’imaginer les autres raisons non dites mais légitimes de son niet catégorique. JMJ a des clients et un business à gérer. Or, en termes de temps, il est impossible de conduire pareil business tout en menant de front une campagne électorale. Oui, il lui faudrait choisir, se mettre en retrait de ses activités privées jusqu’en 2022. Il y a également la question du financement, et des éventuels frais de campagne à rembourser s’il finit en dessous de la barre fatidique des 5%. Mais le Shif n’a-t-il pas réussi, à sa grande surprise, à lever 500 000 euros en quelques semaines, par une cagnotte participative ? Ainsi pourrait-on fort bien imaginer un financement de ce type par ses supporters.

Reste certainement un motif de taille : la crainte de perdre des clients en se lançant dans la bataille politique, en renonçant auprès d’eux à sa neutralité d’expert “scientifique”. Pourtant, comme candidat, il ne dirait pas autre chose que ce qu’il leur dit en privé. On peut toutefois comprendre que certains de ses clients, des grosses boîtes très capitalistes, n’aient pas spécialement envie d’être associées de manière trop visible à un candidat prônant la décroissance ! Qui plus est s’il finit en “loser” avec un score médiocre.

En guise de conclusion : jusqu’alors JMJ a réussi à concilier sa mission d’information grand public et ses activités privées. Mais son audience plafonne, ses moyens de communication, mais aussi et surtout d’action, au regard de ses ambitions et de ses propositions en matière de politiques publiques. Ainsi un jour devra-t-il peut-être choisir entre ses affaires, et la noble croisade d’intérêt général qu’il s’est fixée.

PS : pour éviter d’avance toute espèce de malentendu, l’auteur de ces lignes précise qu’il n’appartient en rien au club des “Jancoboys”, des fans inconditionnels, des ultras évoqués dans l’article de Clément Jeanneau. Il s’agissait ici avant tout de mettre en avant une question de logique et de cohérence interne. À titre personnel, je n’appartiens pas à la même lignée “décroissantiste” que JMJ. Lui est décroissant et écologiste par dépit, par la force des choses (ou plutôt des lois de la physique!). En gros, “les trente glorieuses c’était sympa mais malheureusement on n’a plus les moyens de ce mode de vie. C’est pas de gaieté de coeur, mais faut se serrer la ceinture si on veut durer sans trop de souffrances, de morts et d’inconfort.” Reste que pour dissiper les mirages de la croissance verte, démontrer par A + B pourquoi on va dans le mur à cette allure, et pourquoi aucun programme économique actuel n’est à la hauteur du défi, il est pour l’heure le plus “fort” et efficace...

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